J'ai suivi la progression de la coalition en Iraq bien sur, même si je n'ai que très peu écrit à ce sujet.
Je ne prétends pas être un expert des conflits modernes et je n'ai pas les compétences requises pour discuter de la stratégie des personnes dont c'est la charge.
De plus, il y a déjà suffisamment d'experts sur le terrain.
Ils sont environ 250.000.
Et je crois comprendre que d'autres peuvent s'y rendre si besoin.
J'incline à penser qu'il est préférable de les laisser faire leur boulot - tâche dont ils se sont acquittés magistralement jusqu'à maintenant - pleurer et honorer ceux qui tombent, encourager et soutenir ceux qui continuent le combat et manifester ma reconnaissance à tous.
Ces américains, britanniques, australiens et polonais combattent pour nous. Nous tous.
Ainsi que leurs aînés l'ont fait, il y a 60 ans.
Etrangement, une fois de plus, on peut se demander où est la France.
Et surtout, de quel côté...
J'ai été fréquemment loin de mon clavier ces derniers temps, pour différentes raisons. Et je tiens à m'en excuser.
Entre autres occupations, je vais bientôt jouer dans
cette pièce, pour laquelle je réalise également les décors et la musique.
(Ouais, le metteur en scène abuse légèrement de ma bonne volonté, j'en ai peur - Mais comment dire "non" à une talentueuse, polie et... *tousse* splendide *tousse* jeune femme ?).
Je vais jouer le premier rôle masculin de ce drame. L'action se déroule dans une ville assiégée durant un conflit sans nom et indéfini
(bien que l'ambiance en soit très balkanique de mon point de vue - l'ennemi pourrait fort bien être Serbe, à en juger par certaines des "pratiques" décrites).
Il y a des hommes qui combattent, des femmes qui tentent de vivre au jour le jour et un couple d'amants, Korée et Ajac.
Korée, la femme, est une idéaliste qui veut poursuivre le combat même lorsqu'il apparaît qu'il ne s'agit plus que d'une cause perdue, totalement désespérée. Korée veut sauver le monde entier
(ou pour le moins, la population restante dans la ville assiégée) ou mourir dans l'entreprise.
Ajac
(qui sera incarné par votre dévoué dissident frogman) est un survivant. Il ne combat pas avec les autres hommes et il est méprisé par les femmes pour cela. Il semble "étrange" aux gens de la ville, y compris à son meilleur ami Menda. Mais personne n'ose lui demander quoi que ce soit, car il effraie tout le monde.
Ajac détrousse les morts, non pas par cupidité, mais parce que la vente de ses trouvailles aux soldats ennemis lui permet de survivre et doit faciliter son oeuvre principale
(Se parlant à lui même en fouillant les corps, Ajac dit : "Tu dois tout prendre. Ils te les donnent. Car ils savent, eux, le prix de la vie.")Il creuse un tunnel afin de fuir la ville assiégée avec son amante, Korée.
La tentative de survie d'Ajac échouera finalement quand Korée, refusant de renoncer à son utopie en dépit de la pression de la réalité, se tuera afin de forcer Ajac à renoncer à l'évasion.
Etant donné qu'Ajac ne voulait rien d'autre que sauver sa bien-aimée de la mort, en se tuant, elle le tue également - le contraignant à un dernier combat qui n'est qu'un suicide déguisé.
La scène finale voit Ajac, dernier survivant de la ville assiégée, armant son pistolet en attendant que les ennemis n'entrent pour piller la ville à la tombée de la nuit, et déterminé à en abattre le plus possible avant de succomber.
La pièce se termine avec Ajac disant :
"Je suis le dernier, tu as fait de moi le dernier, Korée; je ne suis plus qu'un poing serré sur une arme."Ne me demandez pas pourquoi le metteur en scène m'a pressenti pour ce rôle, ok ?
Quoi qu'il en soit, j'aime ce personnage d'Ajac. Au cours d'une dernière dispute avec son amante, après qu'il lui ait appris l'existence du tunnel, il a cette réplique qui, à mon sens, résume le personnage :
"Tout ce que tu as dit je l'ai fait et j'ai fait bien plus encore, pour que nous partions. Et je suis finalement le seul à me battre. Vous ne faites que vous habituer à l'idée de mourir. Est-ce que la ville n'aura pas gagné si nous parvenons à nous sauver ? Nous serons les survivants du siège. Tu seras la ville, Korée, partout où tu iras. C'est pour cela que je me bats. Mais tu me traites de lâche et je me demande finalement si tu ne préfères pas continuer à regarder les hommes tomber et à compter les cercueils."
Cela m'amène à l'idée de Mémoire.
J'ai souvent visité les plages, sites et mémoriaux du Débarquement en Normandie, depuis que mes parents m'y ont emmené lorsque j'étais enfant.
Et croyez moi sur parole, il ne s'agit pas de "tourisme".
Il n'y a rien de spectaculaire sur "Utah", "Omaha", "Gold", "Juno" et "Sword". Quelques monuments discrets dans les dunes.
Qui portent des noms. Beaucoup de noms.
Cependant, lorsque vous apprenez - par les survivants - ce qui s'y est passé, cela change tout. Sur les secteurs Charlie, Dog, Easy et Fox "d'Omaha la Sanglante" par exemple, s'est déroulé un des plus incroyables exploits de la libération de l'Europe, accompli par 34,000 jeunes - si jeunes - héros. Ils ont vaincu mais nombre d'entre eux furent blessés et nombre d'entre eux périrent.
A l'oeil, Omaha la Sanglante n'est qu'une plage de sable fin.
Pas de croix blanche, pas d'immense mémorial, pas de signe visible de ceux qui se sont sacrifiés et battus pour la liberté. Pas de signe de ceux qui sont tombés pour elle.
Pourtant, je me souviens de "Joe" et "Tommy", héros sans noms mais aux multiples visages, venus ici un jours, combattants pour une juste cause au sein d'une armée de libération.
On m'a parlé d'eux, j'ai lu des livres qui leurs sont consacrés, j'ai vu des photos d'eux, des interviews et des films à leur sujet. J'ai écouté leurs histoires. Les Joe et Tommy qui ont survécu à cela m'ont parlé de leurs frères qui y sont restés.
Et ils m'ont montré qu'ils n'étaient pas tombés en vain.
Un jour de juillet il y a longtemps, debout sur le sable d'Omaha la Sanglante, on m'a parlé de Joe et Tommy. J'ai appris que mon propre grand-père et ma grand-mère avaient, une fois, caché Joe, dont l'avion avait été abattu, dans leur grenier pour le sauver de Fritz. J'appris que Fritz aurait pu tuer Joe et mes grands parents, rien que pour ça. J'appris que Fritz avait tué et emprisonné beaucoup de monde pour la simple raison qu'ils n'étaient pas comme lui, ou simplement parce qu'ils ne pensaient pas comme lui et n'étaient pas d'accord avec lui. Et j'appris que Joe et Tommy étaient venus pour empêcher Fritz de faire ça, et le renvoyer dans son pays.
Je sais que j'aurai voulu dire merci à Joe et Tommy pour ça.
Qui ne le voudrait pas ?
Alors je pense que j'ai demandé : "Et où est Joe maintenant ? Où est Tommy ?"
Mes parents ont probablement répondu qu'ils étaient partis, rentrés chez eux bien longtemps avant ma naissance. Joe et Tommy n'étaient pas venu pour conquérir, comme Fritz l'avait fait, tu sais, donc ils sont rentrés dans leur propre pays.
C'est pourquoi, n'étant pas né lorsque Joe et Tommy ont répandu leur sang pour s'assurer que je viendrais au monde libre dans un pays libre, je n'ai appris qui ils étaient que bien des années plus tard, de la bouche de mes parents.
Et c'est pourquoi je n'ai pu remercier Joe et Tommy ainsi que je le voulais.
Je sais qu'aujourd'hui, ils y a des pères et des mères au Kosovo parlant de Joe et Tommy à leurs enfants. Je sais qu'il y en aura d'autres qui feront de même demain en Irak.
Je ne sais pas si il y a des mémoriaux pour Joe et Tommy au Kosovo aujourd'hui et je ne sais pas si il y en aura en Irak demain.
Mais je sais qu'aussi longtemps que moi et d'autres enfants nés dans un pays libéré, ici, au Kosovo ou en Irak, se souviendront d'eux, les Joe et Tommy qui sont tombés vivront à jamais.
A la façon de Korée dans la pièce, nous seront Joe et nous seront Tommy partout où nous irons.
Certaines personnes ont besoin de mémoriaux pour se souvenir, pas moi.
Je peux entretenir la mémoire et la transmettre, sans reliquaire.
Ce n'est pas un exploit de se souvenir de Joe et Tommy vous savez. Ce sont eux qui accomplissent les exploits.
Cela m'amène à Etaples et à la profanation du mémorial des soldats britanniques de la Première Guerre mondiale.
Je ne cherche pas d'excuses pour les individus qui ont fait cela ni pour mon pays, son gouvernement, ses leaders d'opinion et activistes qui ont créé et haineusement développé les conditions requises pour qu'une telle attaque contre les sépultures de Joe et Tommy ne se produise.
Je n'essaye pas de trouver d'hypothétique coupables, pour expliquer de manière fort pratique - et donc partiellement excuser - cette profanation. J'ai lu une "théorie" proclamant qu'étant donné que le svastika est dessiné dans le mauvais sens, ce coup bas à été perpétré par des "arabes". Le petit génie français à l'origine de la "théorie" l'explique par le fait que les arabes écrivent de droite à gauche.
Ouais, c'est ça. Bien essayé.
Je ne vais même pas démarrer sur l'argument raciste sous-jacent. Les insultes ont été écrites en français, peu importe la direction dans laquelle pointe le svastika. A moins que les saoudiens, l'Autorité Palestinienne ou même le fantôme de Saddam n'aient envoyé une équipe de calligraphes nuitamment dans le nord de la France, les individus qui ont fait cela, d'origine arabe ou pas, sont français. Ils appartiennent à ce "miracle multiculturel" français que nos élites comparent si souvent à "l'échec" du melting pot américain.
Enfin, je n'essaye certainement pas, dans ce post ou avec l'image d'hier, de jouer la partition de l'apaisement - en dépit de ma nationalité - et de sauver à titre individuel l'honneur de la France en démontrant que "tous les français ne sont pas comme ça".
Je sais qu'il y a dans ce pays, des gens qui partagent mon point de vue mais j'ai bien peur que nous ne soyons qu'une très faible minorité.
Alors pourquoi devrais-je me préoccuper de l'honneur de la France ?
Je suis aussi mécontent de la France ces derniers jours (mois, années) que le public britannique et américain ne l'est aujourd'hui. Peut être même plus et plus légitimement, étant un indigène.
Mais au delà de la première réaction de colère, j'ai pris le temps de la réflexion et j'ai repensé au gamin que j'étais sur Omaha beach.
Je me souviens de Joe, je me souviens de Tommy.
Mais je ne me souviens pas de Fritz. Juste de ses victimes.
Fritz n'a pas de visage. Fritz est mort pour de bon.
Lorsqu'un mémorial dédié aux hommes qui ont combattus avec succès des états autoritaires et belliqueux il y a 90 ans est recouvert d'insultes, de menaces et de louanges au dictateur que leurs descendants sont en train de combattre, cela confirme que ces hommes étaient du bon côté - ce que nous savions déjà - mais aussi que les Joe et Tommy d'aujourd'hui sont à la hauteur des attentes, des sacrifices et des victoires de leurs aînés. Ils sont toujours du bon côté.
J'appelle cela, sans aucun doute, une consécration.
Le gosse que j'étais ce jour là sur Omaha beach voulait remercier Joe et Tommy, mais il n'a pas pu.
Plus de 30 ans après, ayant atteint l'âge adulte avec leur mémoire toujours présente à l'esprit et jamais souillée par leurs descendants, je comprends que je peux.
Et j'espère l'avoir fait.
Je suis Joe, je suis Tommy.